Les douze travaux d’Eugène Viollet-le-Duc en Bourgogne

viollet par nadar
Portrait d’Eugène Viollet-le-Duc, Nadar, négatif verre au collodion, 19è siècle. Conservé à Charenton-le-Pont, Médiathèque de l’Architecture et du Patrimoine. ©Ministère de la Culture – Médiathèque du Patrimoine, Dist. RMN-Grand Palais / Atelier de Nadar

Un architecte de renom

Eugène-Viollet-le-Duc est un architecte français du XIXè siècle très connu des spécialistes pour avoir fondé une nouvelle discipline : la restauration du patrimoine ! On lui doit en effet la remise en état de grands édifices médiévaux tels que la Cathédrale Notre-Dame de Paris, la basilique royale de Saint-Denis, ou encore la cité fortifiée de Carcassonne. Pourtant, ses travaux demeurent peu connus du grand public. Né en 1814 à Paris, et mort en 1879 à Lausanne, l’homme possédait une sorte de génie et d’indépendance d’esprit qu’il ne voulut pas corrompre par une formation académique. Il refusa d’entrer à l’Ecole des beaux-arts et se forma à l’architecture en assistant Achille Leclère, mais surtout en parcourant la France et l’Italie durant ses jeunes années, afin d’observer sur place les monuments et d’en percer les secrets. Parcourant la Bourgogne de 1840 à 1879, ce ne sont pas douze mais bien quatorze chantiers de restaurations que mena l’architecte dans la région. Sans compter les quelques chantiers de construction qu’il y dirigea ! Immersion dans l’immensité de son oeuvre…

La naissance du patrimoine

Le travail de l’architecte s’inscrit dans le contexte particulier du XIXè siècle. Après le grand désordre de la Révolution Française, les différents régimes politiques a se succéder cherchèrent tous la réconciliation nationale. Le vandalisme de la Révolution a engendré la prise de conscience de l’existence d’un patrimoine français qui avait largement souffert. La volonté de remettre à l’honneur les grands édifices symboliques, et la génération romantique de 1830, conduite par Victor Hugo, aboutirent à la mise en place d’un appareil d’Etat en faveur des Monuments historiques. Le poste d’Inspecteur des Monuments Historiques fut créé en 1830, bientôt occupé par l’écrivain Prospère Mérimée, qui parcouru la France pour en répertorier les richesses. La Commission des Monuments historiques, créée en 1837, établit sur ses recommandations dès 1840 une liste de mille monuments en attente de restaurations urgentes. C’est la première liste des « monuments classés ».

Les chantiers de restauration

La Bourgogne attira très tôt l’attention de l’Inspecteur des Monuments historiques et du Ministère de l’Intérieur. Dès 1840, Viollet-le-Duc, jeune architecte de vingt-six ans qui ne possédait encore aucune expérience du terrain, fut appelé par Mérimée pour sauver l’église de la Madeleine à Vézelay, chef-d’oeuvre de l’art roman et étape incontournable du pèlerinage à Saint-Jacques de Compostelle. Dans un courrier au Ministre de l’Intérieur quelques années auparavant, Mérimée témoignait de l’état inquiétant de l’édifice :

« Il me reste à parler des dégradations épouvantables qu’a subies cette magnifique église. Les murs sont déjetés, pourris par l’humidité. On a peine à comprendre que la voûte toute crevassée subsiste encore. Lorsque je dessinais dans l’église, j’entendais à chaque instant des petites pierres se détacher et tomber autour de moi… enfin il n’est aucune partie de ce monument qui n’ait besoin de réparations… Si l’on tarde encore à donner des secours à la Madeleine, il faudra bientôt prendre le parti de l’abattre pour éviter des accidents ».

Vézelay
Vézelay, Eglise de la Madeleine. Elévation de la façade ouest, état avant restauration, Eugène Viollet-le-Duc, aquarelle sur papier, 1840. Conservée à Charenton-le-Pont, Médiathèque de l’Architecture et du Patrimoine. ©RMN Grand Palais / Gérard Blot

Sur ce chantier pharaonique, refusé par plusieurs architectes avant lui, Viollet-le-Duc engagea la reconstruction des contreforts et des arcs-boutants de la nef, reprit entièrement les combles et les couvertures, et reconstruisit les voûtes de la nef et des collatéraux. Il engagea également la consolidation des fondations de l’édifice et prit le parti de reconstruire entièrement trois voûtes de la nef datées du XIVè siècle pour les rétablir dans un style roman antérieur. Il entreprit ensuite la restauration des bâtiments adjacents à l’église. Le cloître qui jouxtait l’édifice ayant entièrement disparu, c’est l’ensemble des structures qui étaient fragilisées. Le chantier, qui dura presque vingt ans, fut le plus long et le plus prestigieux de Viollet-le-Duc en Bourgogne.

élévation façade sud vézelay
Vézelay, Elévation de la façade sud de l’église de la Madeleine, état avant restauration, aquarelle sur papier, 1840. Conservée à Charenton-le-Pont, Médiathèque de l’Architecture et du Patrimoine. ©Ministère de la Culture – Médiathèque du Patrimoine, Dist. RMN-Grand Palais / image RMN-GP

Mais d’autres édifices bourguignons retinrent son attention. En 1845 et 1846, l’architecte entama plusieurs campagnes de restaurations sur les monuments d’Auxerre. La crypte de la Cathédrale Saint-Etienne fut pour lui d’un intérêt majeur. Elle recèle en effet des peinture murales exceptionnelles datées du XIè siècle, telle la figure du Christ à cheval entouré des quatre évangélistes, unique en Europe. Dans la crypte, il s’appliqua à rétablir toutes les parties altérées pour retrouver un état originel de l’édifice (réduction des ouvertures agrandies, consolidation des piliers endommagés, rétablissement des murs ruinés). Il fit par ailleurs aménager le sol nivelé par la création d’emmarchements et installa un dallage.

projet restauration crypte auxerre
Auxerre, cathédrale Saint-Etienne, projet de restauration de la crypte. Plan, coupe longitudinale, détail d’un chapiteau du cul-de-four, vue de la chapelle de l’abside, détail de la peinture du berceau, Viollet-le-Duc, aquarelle, encre de chine et lavis, 1844. Conservé à Charenton-le-Pont, Médiathèque de l’Architecture et du Patrimoine. ©Ministère de la Culture – Médiathèque du Patrimoine, Dist. RMN-Grand Palais / image RMN-GP

A la même époque il entreprit, à quelques pas de la cathédrale, la restauration de la galerie romane de l’ancien palais épiscopal qui abrite les services de la Préfecture de l’Yonne. Il détruisit les combles de la toiture de la galerie pour y aménager une terrasse, rehaussa l’ensemble de quelques centimètres pour l’aligner avec les appartements du préfet, et installa un garde-corps gothique à trilobes, retenu par une corniche à modillons de style bourguignon.

Galerie-romane_photo
Photographie de la galerie romane de l’ancien palais épiscopal, Préfecture de l’Yonne, Auxerre.

A Sens, un autre édifice enthousiasma l’architecte hyperactif. Ce fut le palais synodal, implanté en face du palais épiscopal et de la Cathédrale. Pour ce chantier, Viollet-le-Duc prit de grandes libertés, qu’il justifia sur la base des fouilles archéologiques menées et des éléments retrouvés sur place. Afin de consolider l’édifice, il créa une série de piles internes au second niveau destinées à soutenir les voûtes d’ogives, il implanta des tourelles d’angle à créneaux, refit entièrement la toiture qu’il recouvrit de tuiles vernissées dont les coloris s’inspiraient des motifs retrouvés sur place, recréa les verrières et les peintures murales, et façonna des cheminées.

projet palais synodal sens
Elévation de la façade sur la place, projet de restauration de la salle Synodal de Sens, Viollet-le-Duc, aquarelle sur papier. Conservé à Charenton-le-Pont, Médiathèque de l’Architecture et du Patrimoine. ©Ministère de la Culture – Médiathèque du Patrimoine, Dist. RMN-Grand Palais / image RMN-GP

Entre 1840 et 1865 Viollet-le-Duc entama pas moins de quatorze chantiers en Bourgogne. Hormis ceux déjà évoqués, il travailla à l’église Saint-Andoche de Saulieu (1842-1847), à l’église Notre-Dame de Saint-Père-sous-Vézelay (1842-49), à la collégiale Notre-Dame de Semur-en-Auxois (1843-52) et aux tours du donjon de la même ville (1848-49), aux vitraux de l’église de Saint-Florentin, à l’église Saint-Genest de Flavigny-sur-Ozerain (1844-48) et à la porte fortifiée de la ville, à la collégiale Notre-Dame de Beaune (1844-45), à la porte antique Saint-André d’Autun (1844-50), aux vitraux de la collégiale Saint-Pierre de Saint-Julien-du-Sault (1846-54), à la prieurale de Saint-Thibault-en-Auxois (1845-47) et à l’église de Montréal dans l’Yonne (1845-52). La Bourgogne fut un véritable laboratoire d’expérimentation pour le jeune architecte qui se nourrit de cette expérience pour rédiger ses multiples ouvrages sur l’architecture médiévale, qui font encore aujourd’hui référence.

Un travail méthodique

Viollet-le-Duc était doté d’une grande perspicacité et fit preuve de rapidité dans son travail. Il mena de front plusieurs chantiers simultanément, dans toute la France, et entretint une correspondance soutenue. Il voyageait même la nuit pour gagner du temps ! Tout cela n’aurait pas été possible sans une grande organisation sur ses chantiers. La démarche adoptée était toujours la même. Il était missionné par la Commission des Monuments pour se rendre sur un chantier et établir un rapport détaillé de son état sanitaire. Sur place il faisait des observations et des croquis plus ou moins précis selon les circonstances. De retour à son cabinet parisien, l’architecte reprenait ses dessins qu’il détaillait et mettait en couleur de manière fantaisiste, n’hésitant pas à réinventer la réalité archéologique. Il rédigeait ensuite un rapport, accompagné d’un devis. Après acceptation du devis par les autorités, et le déblocage des fonds nécessaires, le chantier démarrait. C’est grâce à la rapidité de son travail de repérage et de conception des chantiers que Viollet-le-Duc a su emporter l’adhésion de Mérimée et de la Commission des Monuments, obtenir les subventions nécessaires, et mener à terme tant de projets urgents.

image tympan vézelay
Tympan du portail central de la façade occidentale, église de la Madeleine à Vézelay, Viollet-le-Duc. Conservé à Charenton-le-Pont, Médiathèque de l’Architecture et du Patrimoine. © Ministère de la Culture – Médiathèque du Patrimoine, Dist. RMN-Grand Palais / Henri Graindorge

Pour gérer les chantiers au quotidien et en son absence, Viollet-le-Duc missionnait sur place un inspecteur des travaux, chargé de relayer ses ordres et de surveiller les hommes du chantier, tels que Comynet ou Emile Amé pour la Bourgogne. Il recrutait également des entrepreneurs, généralement locaux, et des ouvriers. Ce ne sont pas moins de trente-cinq métiers différents qui se croisaient sur ses chantiers : maçons, couvreurs, tuiliers, charpentiers, marchands de bois, marchands de fer, menuisiers, forgerons, plombiers, serruriers, peintres sur verre, sculpteurs, tailleurs de pierre… Loin d’occuper un simple rôle technique d’expert, Viollet-le-Duc était un véritable médiateur entre le chantier et les entrepreneurs, l’Etat, et les autorités locales, souvent réticentes aux travaux.

Viollet-le-Duc bâtisseur

Son expérience des chantiers de restauration en Bourgogne poussa l’architecte a entamer des chantiers de construction d’édifices modernes. Il fut notamment choisi pour bâtir une nouvelle église à Aillant-sur-Tholon, répondant à la volonté des élus locaux d’aménager la place centrale du bourg. Il construisit également la Maison des Caves-Joyaux à Autun, destinée à abriter le gardien du site du théâtre antique, l’aile orientale du cloître de la basilique de la Madeleine à Vézelay, pour laquelle il choisit un style roman, ou encore le pignon de façade ouest des cuisines de la préfecture d’Auxerre. Ses différents chantiers attestent de sa bonne connaissance des méthodes de construction et des formes stylistiques des édifices médiévaux en Bourgogne dont il fait la synthèse. L’architecte s’inscrit dans une continuité historique des formes anciennes, mêlée aux innovations modernes.

Palais-synodal_photo façade orientale
Façade orientale de l’ancien palais épiscopal d’Auxerre.

Une vision romantique de l’architecture…

« Restaurer un édifice, ce n’est pas l’entretenir, le réparer ou le refaire, c’est le rétablir dans un état complet qui peut ne jamais avoir existé à un moment donné. »

Telle était la conception de la restauration du patrimoine par Viollet-le-Duc. Cette définition toute personnelle de la discipline, qu’il a largement contribué à forger en France, ressort d’une vision romantique et rêvée de la période médiévale. Il préconise ainsi le respect de la matière et de la forme par l’imitation. La quête des techniques et des matériaux primitifs utilisés priment sur l’authenticité du monument. Ainsi, il n’hésita pas à refaire la statuaire de l’aile du cloître de la Madeleine à Vézelay en créant de toute pièce des œuvres pour lesquelles il s’inspira de vestiges trouvés un peu partout dans l’édifice ! Par ses recherches et expérimentations au plus près des vestiges, il tentait parfois de retrouver l’idée qui avait présidé aux plans originels dans l’esprit de son concepteur, même si ceux-ci n’ont jamais été mis à exécution. Dans certain cas, l’architecte n’hésite pas à avoir recours aux techniques modernes. Il a ainsi systématiquement remplacé les toitures de laves, dalles de pierres calcaires typiques très utilisées en Bourgogne pour le couvrement des charpentes, par des tuiles plates ou creuses. Il jugeait les laves trop lourdes et peu esthétiques. Il serait même à l’origine de l’introduction des tuiles canal, originaires du Midi de la France, dans l’Yonne ! Pour la restauration des parties sculptées, comme les chapiteaux de colonnes ou les moulures, il préférait souvent les déposer, c’est à dire les retirer de l’édifice, et les remplacer par des moulages, plutôt que de les consolider sur place. Ainsi, toutes les pièces déposées lors du chantier de Vézelay sont aujourd’hui visible au musée de l’Oeuvre Viollet-le-Duc à la basilique de la Madeleine.

A l’opposé du pragmatisme actuel

Si la théorie de la restauration du patrimoine lui doit encore beaucoup, aujourd’hui sa conception libre et intellectuelle de la discipline n’est plus partagée par les spécialistes. Viollet-le-Duc a même du essuyer de vives critiques de son vivant !La Charte de Venise, établie en 1964, qui fonde la déontologie moderne de la conservation et de la restauration des monuments et des sites, répond à la conception de Viollet-le-Duc par ces mots :

« La restauration s’arrête là où commence l’hypothèse. »

Aujourd’hui, la restauration se limite essentiellement à des réparations, des consolidations et des nettoyages. Les interventions sont minimalistes et cherchent à intervenir le moins possible sur l’aspect du monument ou de l’oeuvre. Par ailleurs, si Viollet-le-Duc cherchait à retrouver l’aspect d’origine du monument, il est aujourd’hui admis que les modifications, réparations et interventions subies au cours des siècles font partie intégrante de son passé, et témoignent d’une histoire en constante évolution.

caricature image
Portrait charge de Viollet-le-Duc, Eugène Giraud, 1860. Conservé à Paris, Bibliothèque Nationale de France. ©Photo BnF, Dist. RMN-Grand Palais / image BnF

Viollet-le-Duc architecte et dessinateur

Homme de talent et grand curieux, Viollet-le-Duc était aussi un dessinateur hors pair. Il a fait de nombreux dessins et esquisses lors de ses voyages en France et en Italie, laissant derrière lui une abondante production artistique beaucoup moins connue !Les paysages pyrénéens ont particulièrement retenu son attention. On peut y déceler toute la rigueur, la précision typographique et la finesse du trait de l’architecte.

pyrénées
Cauterets, cascade au dessus du pont d’Espagne, Viollet-le-Duc, aquarelle, 1833. Conservé à Charenton-le-Pont, Médiathèque de l’Architecture et du Patrimoine. ©Ministère de la Culture – Médiathèque du Patrimoine, Dist. RMN-Grand Palais / image Médiathèque du Patrimoine

Viollet-le-Duc fit l’objet, en 2014, de plusieurs rétrospectives et parutions d’ouvrages à l’occasion du bicentenaire de sa naissance.

glacier
Le glacier des Bois et la vallée de Chamonix, aiguille du Dru, aiguille Verte, durant la période glaciaire, Viollet-le-Duc, aquarelle, crayon et gouache, août 1874. Conservé à Charenton-le-Pont, Médiathèque de l’Architecture et du Patrimoine. ©Ministère de la Culture – Médiathèque du Patrimoine, Dist. RMN-Grand Palais / image Médiathèque du Patrimoine

A lire : Arnaud Tombert, Restaurer et bâtir, Viollet-le-Duc en Bourgogne, Presses universitaires du Septentrion, 2013.

La belle tuile ! Coup d’oeil sur les toitures polychromes bourguignonnes

hospices-beaune-toits
Détail des toitures polychromes des Hospices de Beaune, Bourgogne.

Les toits couverts de tuiles vernissées ou glaçurées sont devenus l’un des emblèmes de la Bourgogne ! Pourtant on sait peu de choses à leur sujet. Retour sur l’origine et le développement des toitures polychromes en Bourgogne.

Une particularité Bourguignonne ?

Les toitures multicolores existent dans de nombreuses régions du monde ! L’Asie, l’Afrique du Nord et l’Europe ont eut le même souci de joindre l’utile à l’agréable en recouvrant les édifices de tuiles colorées. La Cité Interdite de Pékin, l’église Maatthias de Budapest ou encore la Grande Mosquée de Fès sont elles aussi couvertes de tuiles vernissées. Mais c’est peut-être parce que les toitures polychromes rappellent le chatoiement des vignes en automne qu’elle furent tôt considérées comme un emblème de la Bourgogne et un marqueur identitaire régional !

Une Bourgogne haute en couleur, inspirée d’influences extérieures…

Les toitures polychromes apparaissent en dehors de la Bourgogne. Les premières sont attestées en Île-de-France et en Normandie dès la fin du XIIe siècle et au début du XIIIe siècle, avant de faire leur apparition en Bourgogne au siècle suivant. Le modèle se diffuse ensuite dans une vaste ère géographique concernant la Champagne, la Franche-Comté mais aussi la Suisse, les Flandres, et les terres en direction du Rhône. Précoce, le château de Tonnerre était déjà recouvert de tuiles vernissées dès 1295 à la demande de Marguerite de Bourgogne, belle sœur du roi Saint-Louis ! L’essor des tuiles glaçurées accompagne le développement de l’architecture gothique. L’Abbaye du Mont-Saint-Michel, mais aussi les cathédrales de Meaux, de Sens et d’Auxerre ont reçu à cette époque une toiture multicolore ! Si les édifices gothiques nous semblent aujourd’hui associés à la pureté et à la blancheur de la pierre, ils étaient à l’origine bien plus colorés tant à l’intérieur qu’à l’extérieur. Vitraux, peintures murales, sculptures, mosaïques et même carreaux de sol répondaient à ce même goût pour l’architecture colorée.

flandre-la-tapisserie-du-siege-de-dijon-apres-1513-modif
Le siège de Dijon par les Suisses en 1513, tapisserie flamande anonyme, après 1513. © Musée des Beaux Arts de Dijon

Il existe un grand nombre de formes de tuiles, de couleurs et même de motifs, mais les tuiles vernissées bourguignonnes traditionnelles sont rectangulaires et plates. Seul le pureau, partie non recouverte par une autre tuile et qui reçoit la pluie, était coloré, par souci d’économie. A partir du XIVe siècle les tuiles sont améliorées et standardisées grâce à un meilleur contrôle des techniques de production. En Bourgogne, le nez du pureau, le bord inférieur de la tuile, était chanfreiné, c’est-à-dire taillé en biseau, afin de supprimer les facteurs d’ombres et d’assurer une meilleure unité visuelle au décor de la toiture. Cela permettait par ailleurs d’en diminuer la prise au vent.

Production et fabrication des tuiles glaçurées

La maîtrise de nouvelles techniques de fabrication au XIIIe siècle a permis le développement des tuiles vernissées en France. La technique de la glaçure est déjà connue des romains qui l’appliquaient dès le Ier siècle sur des poteries culinaires. A partir du XIIIe siècle la glaçure est appliquée aux terres cuites architecturales (carreaux de sol et tuiles) et la production est réalisée en quantité plus importante. Les nombreuses tuileries qui se développèrent dès le Moyen Age en Bourgogne permirent d’assurer l’approvisionnement des nombreux chantiers, le sol argileux de la région favoriseant une fabrication locale. On trouvait ces fabriques principalement dans un triangle reliant Dijon, Nuits-Saint-Georges et Saint-Jean-de-Losne. Au XIVe siècle, les tuileries de Fontenay et de Montbard alimentaient par exemple le chantier du château des Ducs de Bourgogne à Montbard. Au XIXe siècle, les sites industriels de Saône-et-Loire prirent le relai (Montchanin, Ecuisses, Chalon-sur-Saône).

tuiles glacurée
Proposition de reconstitution de tuiles glacurées à motifs par Stéphane Berhault, Architecte du Patrimoine, extrait de « Les tuiles glaçurées médiévales », in Atrium Construction 13, Octobre-Novembre 2004

Les tuiles vernissées sont composées d’argile étalée dans des gabarits de bois. Elles sont ensuite démoulées. Le crochet de fixation est alors formé par le pouce de l’artisan ou par un outil pointu. Elles étaient ensuite séchées au soleil. C’est la raison pour laquelle il n’est pas rare de déceler sur le revers de certaines tuiles anciennes des traces de pattes de chat ! La glaçure colorée est obtenue par l’application d’un engobe à base d’argile, d’eau et d’oxydes métalliques qui révèlent leur couleur après cuisson au feu de bois à très haute température. Le cuivre permet d’obtenir une teinte verte, le fer du jaune, le manganèse une couleur brun-rouge et l’on peut également créer une coloration noire. La quadrichromie ainsi obtenue couvrit les toits de Bourgogne pendant plusieurs siècles avant que d’autres couleurs ne viennent enrichir la palette au XIXe siècle (rose, turquoise, jaune citron…). Les tuiles peuvent être monochromes, ou présenter des motifs complexes. Dans ce cas, les couleurs sont séparées les unes des autres par un léger sillon creusé à l’aide d’un outil pointu. Le Siège de Dijon par les Suisses, une tapisserie réalisée vers 1513 et conservée au Musée des Beaux Arts de Dijon témoigne de la variété des motifs qui recouvraient les toitures de la ville à cette époque. Cependant, les décors ainsi composés par les couvreurs de l’époque, de véritable puzzles à ciel ouvert, demeurent aujourd’hui un mystère car on en a conservé peu de traces !

détail toits
Détail des toitures polychromes de la ville, Le siège de Dijon par les Suisses en 1513. ©Musée des Beaux Arts de Dijon

Un marqueur de pouvoir et de prestige

Deux fois plus couteuses que des tuiles ordinaires, les tuiles glaçurées furent utilisées pour les monuments prestigieux et constituèrent un marqueur fort de pouvoir au cœur de la ville. Elle couvrirent d’abord les grandes cathédrales au XIIIe siècle puis s’étendirent aux résidences princières, aux propriétés bourgeoises urbaines et même à l’architecture hospitalière. La hiérarchisation des bâtiments au sein de complexes monumentaux se lisait donc d’un simple regard. Pour les parties les plus prestigieuses, l’ardoise s’imposait, introduite en Bourgogne par le Duc Philippe le Hardi au XIVe siècle. Les parties recouvertes de tuiles vernissées étaient celles que l’on souhaitait mettre en valeur au sein d’un ensemble architectural (cloître, pavillon d’entrée, tour, tourelle d’escalier). Le reste était recouvert de tuiles ordinaires, encore cinq fois plus chères qu’un toit en bardeaux de bois ou en chaume, réservé aux édifices plus modestes.

Oubli et redécouverte des tuiles vernissées

L’apogée des toitures polychromes fut atteinte en Bourgogne aux XVIe et XVIIe siècles, avant de tomber dans l’oubli. A partir de 1850, sous l’impulsion des premiers architectes des Monuments Historiques qui parcouraient la France pour en inventorier les richesses, les tuiles polychromes furent redécouvertes à l’aune des restaurations d’édifices anciens et dès lors érigées en symbole régional ! De 1860 à 1930 le mouvement européen de l’Art Nouveau les remis au goût du jour ! Les tuiles vernissées acquirent alors leur renommée grâce au développement du tourisme au début du XXe siècle. Reconnues comme élément du patrimoine régional depuis les années 1980, les toitures polychromes de Bourgogne font aujourd’hui l’objet de programmes de recherches et de restaurations. Malgré cela, de nombreuses toitures polychromes ont disparues au cours des siècles sous l’effet des réparation fréquentes. Les tuiles vernissées, très couteuses, furent souvent remplacées par des tuiles ordinaires, comme sur les toits de la Cathédrale Saint-Etienne d’Auxerre,  sur lesquels on peut encore observer des restes de tuiles vernissées ! La Bourgogne médiévale devait présenter un visage bien coloré !

Quelques toits célèbres

Hotel_Dieu_Beaune_3
Les toits multicolores de la cour d’honneur des Hospices de l’Hotel-Dieu à Beaune

Les hospices de Beaune

S’il y a bien une toiture emblématique de la Bourgogne, c’est celle des Hospices de Beaune ! Fondé par Nicolas Rolin, chancelier du Duc de Bourgogne Philippe le Bon, et son épouse Guigone de Salins en 1443, cet établissement charitable accueillait les pauvres et les malades, nombreux en cette fin de Guerre de Cent ans ! Dirigés par des sœurs, et dotés des revenus des salins et des vignes auxquels s’ajoutèrent de nombreux dons, les Hospices de Beaune furent qualifiés de « Palais pour les pôvres ». Les bâtiments aux façades gothiques entourant la cour d’honneur sont couverts de tuiles vernissées en motif de losanges du plus bel effet. L’ensemble architectural a fait l’objet de plusieurs chantiers de restaurations, notamment au XIXe siècle par le neveu de Viollet-le-Duc et entre 1900 et 1905.

1280px-Château_de_La_Rochepot_02
Le Château de La Rochepot en Côte-d’Or

Le Château de la Rochepot

Situé en Côte-d’Or, le château de la Rochepot se dresse au sommet d’un piton rocheux, tout près des ruines d’un ancien château fort du XIIe siècle. Edifié à partir du XIIIe siècle, il fut achevé par Philippe Pot au XVe siècle, Chevalier de la Toison d’Or et conseiller du Duc de Bourgogne. Depuis cette année, il est classé Monument Historique ! Sa très belle toiture polychrome a été restaurée, comme le reste de l’édifice, par le Colonel Sadi Carnot au début du XXe siècle.

Palais_synodal_de_Sens
Les tuiles vernissées du Palais Synodal à Sens

Le Palais synodal de Sens

A Sens comme à Auxerre, des études ont montré la présence de vestiges de tuiles vernissées sur les toitures remaniées de nombreuses fois. Le palais Synodal du XIIIe siècle qui jouxte la cathédrale en est encore doté ! Il a servi de résidence aux évêques jusqu’en 1905. Au XIXe siècle il a fait l’objet de restaurations par Eugène Viollet-le-Duc qui a recréé sa toiture polychrome dans la plus pure tradition bourguignonne ! Aujourd’hui encore, plusieurs tuileries fabriquent les traditionnelles tuiles vernissées !