Quand les parisiens se chauffaient au bois du Morvan : la tradition du flottage du bois

Encyclopédie méthodique Art et métiers mécaniques 1784
Gravure montrant un train de bois extrait de l’Encyclopédie Méthodique Arts et Métiers Mécaniques, 1784

La Bourgogne est une terre de bois, de forêts et de rivières. Pendant près de quatre siècles, les forêts du Morvan approvisionnèrent Paris en bois de chauffage. C’est toute une économie du bois qui se mit en place dans la Nièvre pour répondre à la demande.

Pénurie de bois dans la capitale !

A la fin du Moyen Age, Paris se développe rapidement et gagne de nombreux habitants. La capitale, occupée par 300 000 personnes au début du XVIè siècle compte pas moins d’un million d’habitants au XIXè siècle. Le bois est alors le combustible le plus utilisé aussi bien pour les activités domestiques qu’artisanales et pré-industrielles. Après avoir abattu les forêts entourant la capitale, les Parisiens connurent une véritable pénurie de bois dès le XVIè siècle. C’est sous l’influence de la noblesse parisienne, dont de nombreuses familles possédaient des fiefs en Bourgogne, que vint l’idée de s’approvisionner dans les forêts du Morvan.

En Morvan, des forêts mais pas de route

Le Morvan, riche en forêts et en bois, n’en était pas moins dépourvu d’axes routiers ! Il fallut donc trouver un autre moyen de faire parvenir le bois jusqu’à Paris. Le massif étant gorgé d’eau, de rivières et de ruisseaux, on utilisa donc une méthode déjà employée dans d’autres régions : le flottage du bois. Cette activité permit à Paris de se chauffer de 1547 jusqu’au milieu du XIXè siècle. Dès le XVIè siècle, Clamecy se spécialisa dans le flottage du bois. Des quartiers entiers étaient occupés par des familles de flotteurs, sous le patronage de Saint-Nicolas. C’est ainsi que les paysans morvandiaux se mirent à couper du bois et à tailler des bûches tout l’hiver. La foire au bois de Château-Chinon qui se déroulait au mois de novembre marquait le début de la saison par la vente des lots par les propriétaires forestiers. Les hommes sélectionnaient les arbres à abattre, des feuillus, puis débitaient les bûches avant de les frapper de la marque du propriétaire. Les buches, ou « moulées » étaient ensuite transportées par charrettes attelées de bœufs jusqu’aux berges des rivières où elles étaient empilées.

foire aux bois
Article de presse annonçant la foire aux bois de Château-Chinon en 1910. ©http://www.19e.org/documents/economie/clamecy.htm

Le flottage du bois

Au printemps, la compagnie de flottage du bois autorisait le jetage. Hommes, femmes et enfants s’affairaient à déverser les bûches par centaines dans la Cure et ses affluents. Les étangs et les barrages de la région étaient ouverts pour créer une crue artificielle qui favorisait le flot du bois : c’est le flottage à bûches perdues. Sur les rives, des dizaines d’hommes et de femmes étaient chargés de rejeter à l’eau les bûches échouées. Sur le flot des bûches, les flotteurs munis de longues perches terminées par des accrocs de fer à deux dents étaient chargés de piquer les bois qui s’amoncellaient sur les rochers et formaient un embouteillage. Le poste était terriblement risqué ! En cas de débâcle, l’ouvrier se retrouvait à l’eau, bien souvent broyé par le bois. Le flot se déplacait en moyenne à 100 mètres par heure.

flottage buches perdues sur la cure
Le flottage à bûches perdues sur l’Yonne et la Cure jusqu’à Clamecy

La construction des trains de bois

A cette période de l’année, les Clamecycois attendaient avec hâte le fracas des premières bûches dans la rivière, signalant le début du travail. Les flots de bois arrivant du Morvan étaient interceptés dans les ports de Clamecy et alentours (Vermenton, Reigny, Arcy-sur-Cure…). Les bûches étaient extraites de l’eau avec des crocs et des picots : c’est le tirage. Elles étaient ensuite transportées par brouettes dans des ateliers où elles étaient triées et rassemblées par marques de propriétaires, étape du tricage. On procédait ensuite à leur empilage de façon rigoureuse, perpendiculairement à la rivière. Commençait alors la fabrication des trains de bois, dont la réglementation alla croissante au fil des siècles.

arrivage bois Clamecy
Arrivage du bois à Clamecy

Un travail d’équipe

La fabrication d’un train de bois occupait environ six personnes pendant une semaine. Ils étaient généralement long de 72 mètres et large de 5 mètres et formés par environ 200 stères de bois. Un train était composé de deux « parts » de 36 mètres chacune. Partant de Clamecy, les parts étaient ensuite assemblées par deux pour former un train complet dans le port de Chatel-Censoir, la rivière s’élargissant à cet endroit permettait le passage des trains. Chaque part était composée de 9 coupons, sortes de structures en bois ressemblant à des cages et dans lesquelles on disposait les bûches. Le tout était assemblé par des rouettes, liens obtenus par torsion de fines tiges de bois défibrées. On disposait 4 à 5 couches de bois superposées dans chaque part. Le flotteur était le chef de ce chantier colossal sur lequel travaillaient des tordeurs et tordeuses qui fabriquaient les rouettes, un approcheur chargé d’approvisionner le chantier, un garnisseur qui assemblait les bûches, ainsi que plusieurs compagnons.

arrivée flot et tirage bois
Arrivée du flot et tirage du bois empilé ensuite le long de la rivière.

Navigation pour Paris

Au XIXè siècle, le départ des trains était conditionné par l’ouverture des barrages d’eau entre Armes (Nièvre) et Régennes (Yonne) qui permettaient de grossir artificiellement le flot, permettant aux trains de bois de descendre le courant de l’Yonne puis de rejoindre la Seine jusqu’à leur arrivée à Paris, Quai de Bercy. Les trains étaient conduits par un adulte et un enfant de Clamecy à Auxerre, puis par deux adultes d’Auxerre à Paris, où leur entrée au port était très contrôlée. La conduite de ces embarcations était une tâche ardue et dangereuse, ayant causé de nombreux accidents. Debout sur les bûches, les flotteurs n’avaient que leur perche ferrée pour guider le train dans les flots. Il fallait naviguer une dizaine de jours avant d’arriver à Paris.

passage du pertuis Clamecy
Passage du pertuis de Clamecy avec le train de bois.

Les risques du métier

Plusieurs risques menaçaient le parcours des trains de bois. Il arrivait que le train s’échoue sur les fonds sableux de la rivière ou encore qu’il soit poussé en travers des flots, l’arrière naviguant plus rapidement que l’avant. Mais le plus risqué était encore le passage des pertuis et des ponts où le train pouvait s’échouer dans les piles.

L’arrivée à Paris

Les trains arrivaient un par un à Paris où ils étaient réceptionnés dans plusieurs ports de la ville. Ils étaient alors séparés, « déchirés », puis les bûches étaient extraites de la rivière par les berges aménagées en pentes douces, puis empilées par rangées reliées entre elles et formant un « théâtre ». Le travail était fait par les « débardeurs » dans des conditions difficiles. Les flotteurs devaient alors rejoindre leur point de départ à pied, généralement en 4 jours.

Flotteur de Robert Pouyaud
Aux flotteurs de Clamecy, statue allégorique réalisée par Robert Pouyaud en 1945, Pont de Bethléem, Clamecy. ©http://www.canal-du-nivernais.com

Des aménagements nécessaires

Après plusieurs essais infructueux, le premier train de bois du Morvan arriva dans la capitale en 1547, sous l’impulsion de Charles Leconte. Dès 1549 les premiers aménagements le long du parcours furent créés. Jean Rouvet imagina la construction de biefs et de barrages permettant de retenir les eaux de la Cure et de l’Yonne et de provoquer les crues artificielles facilitant la navigation des trains. Au fil de l’exploitation des rivières par les compagnies parisiennes, c’est toute une économie qui se mit en place pour entretenir les cours d’eau, aménager les berges, construire les ports, relais et écluses nécessaires. C’est en 1804 que le trafic fut le plus intense. Ce sont plus de 5000 trains de bois qui arrivèrent cette année là à Paris ! Au XIXè siècle les compagnies de flottage rencontrèrent plusieurs difficultés majeures. Le prix du charbon, bien inférieur à celui du bois, constitua une concurrence certaine. Le déboisement du Morvan eut pour conséquence l’asséchement des cours d’eau. Des aménagements furent nécessaires afin de relancer et de moderniser l’activité. En 1843 débuta la construction du barrage des Settons. Les anciens pertuis en bois furent également reconstruits en pierre à partir de 1852. Afin de faciliter le transport des marchandises vers la capitale, l’idée de la construction d’un canal reliant le bassin de la Loire à celui de la Seine fit son apparition sous le règne d’Henri IV. C’est finalement Louis XVI qui signa le début des travaux d’une rigole. Le tunnel de la Collancelle fut le premier ouvrage percé près des étangs de Baye et de Vaux. La construction du Canal s’acheva en 1841.

canal nivernais
Carte du Canal du Nivernais. ©http://www.canal-du-nivernais.com

La fin d’une ère

Avec la Révolution industrielle française au XIXè siècle, le charbon fit son apparition et concurrença le bois. Le développement du chemin de fer dans la seconde moitié du siècle constitua une alternative sérieuse au transport de marchandise. Il fut finalement décidé par un arrêté de 1881 d’arrêter le flottage du bois, devenu peu rentable. L’activité reprit ponctuellement jusqu’au début du XXè siècle dans une moindre mesure. Les compagnies continuèrent l’exploitation du bois pendant plusieurs années, acheminé à Paris par des péniches, plus lentes mais moins coûteuses que les trains de bois.

En 2015, un nouveau train de bois pour Paris

A Clamecy, la tradition des flotteurs de bois reste dans les esprits. Chaque été au 14 juillet, les joutes nautiques commémorent le flottage sur la Cure. En cette année 2015, le Canal du Nivernais accueille un nouveau train de bois en hommage à cette tradition disparue ! Construit par Flotescale, un train de bois de 72 mètres de long rejoindra Paris par le Canal du Nivernais, l’Yonne et la Seine. L’embarcation partira de Clamecy le 6 juin et traversera la capitale le 5 juillet. Sur son parcours, les escales seront nombreuses : Chatel-Censoir, Vincelles, Auxerre, Migennes, Sens, Pont-sur-Yonne, Melun, Paris-Bercy et bien d’autres encore ! Des animations seront organisées dans chaque ville à l’occasion de son passage (programme ici). Une occasion de renouer avec la tradition !

Télécharger le programme des escales.

Retrouvez cet article sur la page Facebook du Canal du Nivernais

Publicités

3 commentaires sur “Quand les parisiens se chauffaient au bois du Morvan : la tradition du flottage du bois

  1. Documentaire très instructif, enrichi par les documents et photos d’époque
    Tout le travail sur plusieurs siècles des Hommes d’une région, d’une tradition, d’un savoir -faire
    La technique, la pénibilité, la dangerosité et le courage de toutes ces personnes….
    Bravo

    J'aime

    • Merci pour votre commentaire ! Pour votre information, j’ai ajouté au bas de l’article un lien vers le programme des animations qui seront organisées lors des escales. Rien n’est précisé pour l’étape de Melun. Pour plus de précisions, vous pouvez contacter l’Agence du Tourisme de la Nièvre.

      J'aime

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

w

Connexion à %s