La Mise au tombeau du Christ : chef-d’oeuvre de la sculpture Bourguignonne

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Mise au tombeau du Christ, hôpital Fontenilles de Tonnerre (Yonne), vers 1454, pierre, grandeur nature. Visuel tiré de lafrancemédiévale.blogspot.fr

En ce week-end de Pâques, intéressons-nous à l’un des sujets les plus spectaculaires de l’iconographie religieuse chrétienne : les sculptures de Mise au Tombeau du Christ en Bourgogne.

Pâques et la Mise au tombeau du Christ

La Mise au Tombeau de Jésus-Christ constitue l’épisode ultime de la Passion rapporté par les évangiles. Ces textes ont posé les bases de la représentation iconographique de la scène qui se mit progressivement en place à partir du XIIIè siècle. Avant le Xè siècle, aucune représentation littérale de la Mise au Tombeau n’est attestée. Mais c’est principalement aux XVè et XVIè siècles que le thème est le plus présent dans l’art religieux européen. Il constitue la dernière manifestation originale de l’art chrétien au Moyen Age. En effet, il correspond aux préoccupations spirituelles de l’époque où domine la fascination de la mort, et au développement du Mystère de la Passion.

Les origines de Pâques

Rappelons, s’il est nécessaire, que Jésus-Christ aurait été crucifié le vendredi Saint, célébré cette année le 3 avril 2015, après avoir subi la Passion. Ce terme désigne les différentes souffrances qui lui furent infligées de son arrestation à sa mise à mort sur la Croix. Le dimanche de Pâques célèbre la résurrection du Christ après que son tombeau ait été retrouvé vide. Il semble que le terme « Pâques » provienne de l’hébreu Pessa’h, qui signifie passage. La fête religieuse, célébrée par les Juifs, par les Catholiques et les orthodoxes suivant des modalités différentes, symbolise également le retour du printemps et de la lumière pour les païens, et symbolise la vie ! C’est cette idée de l’éclosion de la nature au printemps qui est à l’origine des oeufs  que l’on décore à Pâques, une tradition qui remonte bien avant l’ère chrétienne ! Les oeufs de Fabergé en sont le plus riche exemple.

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Oeuf de Pâques impérial dit Au Pélican, Carl Fabergé, 1897, or, diamants, émaux, perles, ivoire et verre. ©Virginia Museum of Fines Arts

L’iconographie du Saint-Sépulcre dans la sculpture

Les représentations de Mise au Tombeau sont aussi appelées Saint-Sépulcre. Il s’agit de l’ensevelissement du Christ après sa crucifixion. Elles répondent à une iconographie stéréotypée, dictée par les Evangiles, communes à l’ensemble des représentations. La présence des personnages et l’organisation spatiale varient donc assez peu d’une sculpture à l’autre. Si les codes de la représentation sont fixés par les textes, le thème de la Mise au tombeau du Christ fut particulièrement adapté aux recherches artistiques des sculpteurs de l’époque, tournées vers l’expression des sentiments humains. Expressivité des gestes, émotion des visages, accentuation de la dramaturgie par le jeu des drapés furent autant de moyen utilisés par les artistes pour pousser toujours plus loin leur recherche et différencier leur production.

Les mises au tombeau : un thème bourguignon du XVè siècle

Les groupes statuaires de la Mise au Tombeau du Christ se répandent dans les édifices religieux dès le XVè siècle. La Bourgogne constitue alors un foyer d’innovation. Le thème est particulièrement populaire en Belgique et dans les Flandres, mais aussi en Champagne où un atelier troyen est très actif. Les textes mentionnent la présence de cinq personnages autour du corps du Christ. On retrouve parmi eux Joseph d’Arimatie, généralement placé à la tête du Christ. C’est l’homme le plus âgé et son apparence présente des signes de richesse, tels que la bourse à la ceinture. Nicodème, plus jeune, est médecin. Marie-Madeleine constitue le personnage féminin le plus remarquable des Mises au tombeau sculptées car elle canalise souvent l’inventivité des sculpteurs. A ses côtés, deux saintes femmes font office de pleureuses et de porteuses d’onguents. L’adjonction de la Vierge, absente des textes, est une invention des artistes. Incarnant la tristesse, elle est généralement soutenue par Saint Jean. On peut remarquer que les trois personnages masculins représentaient les trois âges de la vie ! En dehors de ces figures codifiées entourant le corps de Jésus, d’autres ont été ajoutées par les artistes, soit dans un souci d’équilibre et de symétrie de la composition, soit pour diversifier les effets formels et plastiques. On peut trouver des soldats-gardiens, souvent représentés assoupis près du tombeau, des anges précurseurs de la Résurrection, ou encore les figures des donateurs et commanditaires. Si les groupes sculptés nous sont parvenus dans la blancheur de la pierre, ajoutant à la sobriété et à la dramaturgie de la scène, la statuaire de Mises au Tombeau étaient systématiquement polychrome jusqu’au début du XVIè siècle !

Tonnerre

Le groupe sculpté de la Mise au Tombeau du Christ de Tonnerre est représentatif du style bourguignon, caractérisé, entre autre, par la disposition de la Vierge près du visage du Christ. Il est aussi l’un des premiers exemples de la région, commandé vers 1454 par le riche marchand Lancelot de Buironfosse aux frères Georges et Jean-Michel de la Sornette, imagiers issus de l’atelier de Claus Sluter. Le groupe sculpté ornait à l’origine l’hôpital Notre-Dame de Fontenille.

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Mise au Tombeau du Christ, Tonnerre. Détail de la sainte femme dite « La bourguignonne ».

Sa composition est savamment ordonnée. Comme dans tous les autres exemples, le corps du Christ constitue l’axe horizontal de la composition. Mais ici la Vierge et saint Jean ont été déportés vers la gauche, pour laisser la place centrale à Marie-Madeleine. Le visage de la Vierge est caché dans l’ombre du voile couvrant ses cheveux, une constante de ce type de représentation. La sainte femme à droite de la composition, portant un vêtement contemporain régional, a été surnommée « la bourguignonne » ! Cette composition précoce est remarquable par les lignes souples, tant dans les gestes que dans le traitement des tissus et des vêtements, qui sont typiques des ateliers bourguignons.

Semur-en-Auxois

La Mise au Tombeau aujourd’hui présentée dans la collégiale de Semur-en-Auxois depuis la Révolution française, a été réalisée vers 1490-91 pour le couvent des Carmes, à la demande d’un couple de bourgeois de la ville. Le groupe est incomplet. Deux anges deuillants sont conservés au musée municipal tandis que deux autres reposent désormais au musée du Louvre à Paris.

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Mise au tombeau du Christ, Collégiale Notre-Dame de Semur-en-Auxois (Côte d’Or), vers 1490-91, pierre polychrome, grandeur nature.

Ici l’horizontalité de la composition est accentué par le linceul dont les plis soulignent le corps du Christ, et par la présence massive du tombeau de pierre. La vierge occupe le centre de la composition, soutenue de part et d’autre par saint Jean et Marie-Madeleine. Les deux femmes saintes, placées aux extrémités de la composition, sont en retrait. L’équilibre de l’ensemble repose sur l’immobilisme des corps, dont les gestes symétriques semblent figés. L’intense émotion des visages vient pourtant contredire cette apparente rigidité. Les plis serrés et cassés des vêtements ainsi que la symétrie et la rigueur de l’ensemble rattachent nettement la sculpture à un style plus médiéval, hérité de la manière de Claus Sluter, imagier des Ducs de Bourgogne. L’oeuvre a ainsi été attribuée à Antoine le Moiturier, suiveur du maître, appelé en Bourgogne vers 1462 pour achever le tombeau du duc Jean-sans-Peur.

Pouilly-en-Auxois

Pouilly en auxois
Mise au tombeau du Christ, chapelle Notre-Dame-Trouvé, Pouilly-en-Auxois (Côte d’Or), 1521, pierre, 150 x 250 cm.

La Mise au Tombeau de Pouilly-en-Auxois, située dans la chapelle Trouvé, rappelle davantage le style renaissant italien. L’oeuvre, à la mise en scène théâtralisée, a été sculptée en 1521. La Vierge, au centre de la composition, cristallise l’intensité dramatique qui se lit sur les visages. Les formes souples et rondes accentuent le pathétisme de la scène et marque l’influence italienne sur l’art bourguignon du XVIè siècle. Une attention particulière a été apportée au traitement du corps du Christ.

Châtillon-sur-Seine

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Mise au tombeau du Christ, Eglise Saint-Vorles, Châtillon-sur-Seine (Côte d’Or), 1527, pierre, grandeur nature.

La Mise au tombeau de l’église de Saint-Vorles de Châtillon-sur-Seine a été réalisée en 1527 et appartient à ce même courant théâtralise influencé par l’art italien de la Renaissance. Le corps du Christ présence ici une stricte rigidité cadavérique, contrairement à l’exemple précédent. Le groupe est conséquent puisque deux soldats-gardiens viennent s’ajouter à la composition, ainsi que les deux donateurs, présentés agenouillés à la manière médiévale. L’expressivité des personnages, l’ampleur des gestes soulignés par les plis des vêtements auxquels ont été ajoutés de nombreux détails (broderies, motifs, mais aussi coiffures et parures) marquent l’italianisme grandissant de l’art renaissant.

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Mise au tombeau du Christ de Châtillon-sur-Seine, détail des vêtements, parures et coiffures sur deux personnages situés à droite du groupe.

Et ailleurs en Bourgogne…

D’autres groupes sculptés sont visibles en Bourgogne ! L’église de l’ancien prieuré de Talant conserve deux sculptures de ce type, « le petit sépulcre », une œuvre miniature ne dépassant pas les 80 centimètres mais à l’intensité émotionnelle forte, et le « grand sépulcre », toutes deux datées du XVIè siècle. L’Eglise Saint-Jean à Joigny possède elle aussi un groupe sculpté de l’ensevelissement du Christ. celui-ci présente la particularité de ne pas avoir été réalisé en Bourgogne mais en Picardie ! Il aurait été commandé par Raoul de Lannoy, seigneur de Folleville (Somme). L’oeuvre est marquée elle aussi par de fortes influences italiennes, son commanditaire étant grand amateur d’art italien et gouverneur de Gênes ! Il s’est d’ailleurs fait représenté sur la face avant du tombeau, son profil inséré dans un médaillon ! La sculpture bourguignonne des XVè et XVIè siècle, et particulièrement le thème de la Mise au Tombeau du Christ, sont représentatifs de la synthèse stylistique qui s’opéra à cette époque en Bourgogne entre les formes gothiques médiévales de l’art régional et les influences extérieures, venues notamment d’Italie, faisant de la Bourgogne une terre d’innovations artistiques permanentes. Joyeuses Pâques !

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2 commentaires sur “La Mise au tombeau du Christ : chef-d’oeuvre de la sculpture Bourguignonne

  1. bonjour Mademoiselle,
    votre article est joli et très bien illustré, mais c’est saint Jean, et non saint Jean-Baptiste (mort depuis déjà longtemps), qui accompagne la Vierge au tombeau. Du coup, cela me gêne pour apprécier le reste de votre commentaire. Désolée.

    J'aime

    • Merci pour votre lecture attentive de mon article sur les groupes sculptés de Mise en Tombeau en Bourgogne. Il s’agit effectivement d’une erreur puisque c’est bien saint Jean, et non saint Jean-Baptiste, qui est présent aux côtés de la Vierge dans le groupe de Tonnerre. C’est désormais corrigé ! Cordialement,

      J'aime

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