Les douze travaux d’Eugène Viollet-le-Duc en Bourgogne

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Portrait d’Eugène Viollet-le-Duc, Nadar, négatif verre au collodion, 19è siècle. Conservé à Charenton-le-Pont, Médiathèque de l’Architecture et du Patrimoine. ©Ministère de la Culture – Médiathèque du Patrimoine, Dist. RMN-Grand Palais / Atelier de Nadar

Un architecte de renom

Eugène-Viollet-le-Duc est un architecte français du XIXè siècle très connu des spécialistes pour avoir fondé une nouvelle discipline : la restauration du patrimoine ! On lui doit en effet la remise en état de grands édifices médiévaux tels que la Cathédrale Notre-Dame de Paris, la basilique royale de Saint-Denis, ou encore la cité fortifiée de Carcassonne. Pourtant, ses travaux demeurent peu connus du grand public. Né en 1814 à Paris, et mort en 1879 à Lausanne, l’homme possédait une sorte de génie et d’indépendance d’esprit qu’il ne voulut pas corrompre par une formation académique. Il refusa d’entrer à l’Ecole des beaux-arts et se forma à l’architecture en assistant Achille Leclère, mais surtout en parcourant la France et l’Italie durant ses jeunes années, afin d’observer sur place les monuments et d’en percer les secrets. Parcourant la Bourgogne de 1840 à 1879, ce ne sont pas douze mais bien quatorze chantiers de restaurations que mena l’architecte dans la région. Sans compter les quelques chantiers de construction qu’il y dirigea ! Immersion dans l’immensité de son oeuvre…

La naissance du patrimoine

Le travail de l’architecte s’inscrit dans le contexte particulier du XIXè siècle. Après le grand désordre de la Révolution Française, les différents régimes politiques a se succéder cherchèrent tous la réconciliation nationale. Le vandalisme de la Révolution a engendré la prise de conscience de l’existence d’un patrimoine français qui avait largement souffert. La volonté de remettre à l’honneur les grands édifices symboliques, et la génération romantique de 1830, conduite par Victor Hugo, aboutirent à la mise en place d’un appareil d’Etat en faveur des Monuments historiques. Le poste d’Inspecteur des Monuments Historiques fut créé en 1830, bientôt occupé par l’écrivain Prospère Mérimée, qui parcouru la France pour en répertorier les richesses. La Commission des Monuments historiques, créée en 1837, établit sur ses recommandations dès 1840 une liste de mille monuments en attente de restaurations urgentes. C’est la première liste des « monuments classés ».

Les chantiers de restauration

La Bourgogne attira très tôt l’attention de l’Inspecteur des Monuments historiques et du Ministère de l’Intérieur. Dès 1840, Viollet-le-Duc, jeune architecte de vingt-six ans qui ne possédait encore aucune expérience du terrain, fut appelé par Mérimée pour sauver l’église de la Madeleine à Vézelay, chef-d’oeuvre de l’art roman et étape incontournable du pèlerinage à Saint-Jacques de Compostelle. Dans un courrier au Ministre de l’Intérieur quelques années auparavant, Mérimée témoignait de l’état inquiétant de l’édifice :

« Il me reste à parler des dégradations épouvantables qu’a subies cette magnifique église. Les murs sont déjetés, pourris par l’humidité. On a peine à comprendre que la voûte toute crevassée subsiste encore. Lorsque je dessinais dans l’église, j’entendais à chaque instant des petites pierres se détacher et tomber autour de moi… enfin il n’est aucune partie de ce monument qui n’ait besoin de réparations… Si l’on tarde encore à donner des secours à la Madeleine, il faudra bientôt prendre le parti de l’abattre pour éviter des accidents ».

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Vézelay, Eglise de la Madeleine. Elévation de la façade ouest, état avant restauration, Eugène Viollet-le-Duc, aquarelle sur papier, 1840. Conservée à Charenton-le-Pont, Médiathèque de l’Architecture et du Patrimoine. ©RMN Grand Palais / Gérard Blot

Sur ce chantier pharaonique, refusé par plusieurs architectes avant lui, Viollet-le-Duc engagea la reconstruction des contreforts et des arcs-boutants de la nef, reprit entièrement les combles et les couvertures, et reconstruisit les voûtes de la nef et des collatéraux. Il engagea également la consolidation des fondations de l’édifice et prit le parti de reconstruire entièrement trois voûtes de la nef datées du XIVè siècle pour les rétablir dans un style roman antérieur. Il entreprit ensuite la restauration des bâtiments adjacents à l’église. Le cloître qui jouxtait l’édifice ayant entièrement disparu, c’est l’ensemble des structures qui étaient fragilisées. Le chantier, qui dura presque vingt ans, fut le plus long et le plus prestigieux de Viollet-le-Duc en Bourgogne.

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Vézelay, Elévation de la façade sud de l’église de la Madeleine, état avant restauration, aquarelle sur papier, 1840. Conservée à Charenton-le-Pont, Médiathèque de l’Architecture et du Patrimoine. ©Ministère de la Culture – Médiathèque du Patrimoine, Dist. RMN-Grand Palais / image RMN-GP

Mais d’autres édifices bourguignons retinrent son attention. En 1845 et 1846, l’architecte entama plusieurs campagnes de restaurations sur les monuments d’Auxerre. La crypte de la Cathédrale Saint-Etienne fut pour lui d’un intérêt majeur. Elle recèle en effet des peinture murales exceptionnelles datées du XIè siècle, telle la figure du Christ à cheval entouré des quatre évangélistes, unique en Europe. Dans la crypte, il s’appliqua à rétablir toutes les parties altérées pour retrouver un état originel de l’édifice (réduction des ouvertures agrandies, consolidation des piliers endommagés, rétablissement des murs ruinés). Il fit par ailleurs aménager le sol nivelé par la création d’emmarchements et installa un dallage.

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Auxerre, cathédrale Saint-Etienne, projet de restauration de la crypte. Plan, coupe longitudinale, détail d’un chapiteau du cul-de-four, vue de la chapelle de l’abside, détail de la peinture du berceau, Viollet-le-Duc, aquarelle, encre de chine et lavis, 1844. Conservé à Charenton-le-Pont, Médiathèque de l’Architecture et du Patrimoine. ©Ministère de la Culture – Médiathèque du Patrimoine, Dist. RMN-Grand Palais / image RMN-GP

A la même époque il entreprit, à quelques pas de la cathédrale, la restauration de la galerie romane de l’ancien palais épiscopal qui abrite les services de la Préfecture de l’Yonne. Il détruisit les combles de la toiture de la galerie pour y aménager une terrasse, rehaussa l’ensemble de quelques centimètres pour l’aligner avec les appartements du préfet, et installa un garde-corps gothique à trilobes, retenu par une corniche à modillons de style bourguignon.

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Photographie de la galerie romane de l’ancien palais épiscopal, Préfecture de l’Yonne, Auxerre.

A Sens, un autre édifice enthousiasma l’architecte hyperactif. Ce fut le palais synodal, implanté en face du palais épiscopal et de la Cathédrale. Pour ce chantier, Viollet-le-Duc prit de grandes libertés, qu’il justifia sur la base des fouilles archéologiques menées et des éléments retrouvés sur place. Afin de consolider l’édifice, il créa une série de piles internes au second niveau destinées à soutenir les voûtes d’ogives, il implanta des tourelles d’angle à créneaux, refit entièrement la toiture qu’il recouvrit de tuiles vernissées dont les coloris s’inspiraient des motifs retrouvés sur place, recréa les verrières et les peintures murales, et façonna des cheminées.

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Elévation de la façade sur la place, projet de restauration de la salle Synodal de Sens, Viollet-le-Duc, aquarelle sur papier. Conservé à Charenton-le-Pont, Médiathèque de l’Architecture et du Patrimoine. ©Ministère de la Culture – Médiathèque du Patrimoine, Dist. RMN-Grand Palais / image RMN-GP

Entre 1840 et 1865 Viollet-le-Duc entama pas moins de quatorze chantiers en Bourgogne. Hormis ceux déjà évoqués, il travailla à l’église Saint-Andoche de Saulieu (1842-1847), à l’église Notre-Dame de Saint-Père-sous-Vézelay (1842-49), à la collégiale Notre-Dame de Semur-en-Auxois (1843-52) et aux tours du donjon de la même ville (1848-49), aux vitraux de l’église de Saint-Florentin, à l’église Saint-Genest de Flavigny-sur-Ozerain (1844-48) et à la porte fortifiée de la ville, à la collégiale Notre-Dame de Beaune (1844-45), à la porte antique Saint-André d’Autun (1844-50), aux vitraux de la collégiale Saint-Pierre de Saint-Julien-du-Sault (1846-54), à la prieurale de Saint-Thibault-en-Auxois (1845-47) et à l’église de Montréal dans l’Yonne (1845-52). La Bourgogne fut un véritable laboratoire d’expérimentation pour le jeune architecte qui se nourrit de cette expérience pour rédiger ses multiples ouvrages sur l’architecture médiévale, qui font encore aujourd’hui référence.

Un travail méthodique

Viollet-le-Duc était doté d’une grande perspicacité et fit preuve de rapidité dans son travail. Il mena de front plusieurs chantiers simultanément, dans toute la France, et entretint une correspondance soutenue. Il voyageait même la nuit pour gagner du temps ! Tout cela n’aurait pas été possible sans une grande organisation sur ses chantiers. La démarche adoptée était toujours la même. Il était missionné par la Commission des Monuments pour se rendre sur un chantier et établir un rapport détaillé de son état sanitaire. Sur place il faisait des observations et des croquis plus ou moins précis selon les circonstances. De retour à son cabinet parisien, l’architecte reprenait ses dessins qu’il détaillait et mettait en couleur de manière fantaisiste, n’hésitant pas à réinventer la réalité archéologique. Il rédigeait ensuite un rapport, accompagné d’un devis. Après acceptation du devis par les autorités, et le déblocage des fonds nécessaires, le chantier démarrait. C’est grâce à la rapidité de son travail de repérage et de conception des chantiers que Viollet-le-Duc a su emporter l’adhésion de Mérimée et de la Commission des Monuments, obtenir les subventions nécessaires, et mener à terme tant de projets urgents.

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Tympan du portail central de la façade occidentale, église de la Madeleine à Vézelay, Viollet-le-Duc. Conservé à Charenton-le-Pont, Médiathèque de l’Architecture et du Patrimoine. © Ministère de la Culture – Médiathèque du Patrimoine, Dist. RMN-Grand Palais / Henri Graindorge

Pour gérer les chantiers au quotidien et en son absence, Viollet-le-Duc missionnait sur place un inspecteur des travaux, chargé de relayer ses ordres et de surveiller les hommes du chantier, tels que Comynet ou Emile Amé pour la Bourgogne. Il recrutait également des entrepreneurs, généralement locaux, et des ouvriers. Ce ne sont pas moins de trente-cinq métiers différents qui se croisaient sur ses chantiers : maçons, couvreurs, tuiliers, charpentiers, marchands de bois, marchands de fer, menuisiers, forgerons, plombiers, serruriers, peintres sur verre, sculpteurs, tailleurs de pierre… Loin d’occuper un simple rôle technique d’expert, Viollet-le-Duc était un véritable médiateur entre le chantier et les entrepreneurs, l’Etat, et les autorités locales, souvent réticentes aux travaux.

Viollet-le-Duc bâtisseur

Son expérience des chantiers de restauration en Bourgogne poussa l’architecte a entamer des chantiers de construction d’édifices modernes. Il fut notamment choisi pour bâtir une nouvelle église à Aillant-sur-Tholon, répondant à la volonté des élus locaux d’aménager la place centrale du bourg. Il construisit également la Maison des Caves-Joyaux à Autun, destinée à abriter le gardien du site du théâtre antique, l’aile orientale du cloître de la basilique de la Madeleine à Vézelay, pour laquelle il choisit un style roman, ou encore le pignon de façade ouest des cuisines de la préfecture d’Auxerre. Ses différents chantiers attestent de sa bonne connaissance des méthodes de construction et des formes stylistiques des édifices médiévaux en Bourgogne dont il fait la synthèse. L’architecte s’inscrit dans une continuité historique des formes anciennes, mêlée aux innovations modernes.

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Façade orientale de l’ancien palais épiscopal d’Auxerre.

Une vision romantique de l’architecture…

« Restaurer un édifice, ce n’est pas l’entretenir, le réparer ou le refaire, c’est le rétablir dans un état complet qui peut ne jamais avoir existé à un moment donné. »

Telle était la conception de la restauration du patrimoine par Viollet-le-Duc. Cette définition toute personnelle de la discipline, qu’il a largement contribué à forger en France, ressort d’une vision romantique et rêvée de la période médiévale. Il préconise ainsi le respect de la matière et de la forme par l’imitation. La quête des techniques et des matériaux primitifs utilisés priment sur l’authenticité du monument. Ainsi, il n’hésita pas à refaire la statuaire de l’aile du cloître de la Madeleine à Vézelay en créant de toute pièce des œuvres pour lesquelles il s’inspira de vestiges trouvés un peu partout dans l’édifice ! Par ses recherches et expérimentations au plus près des vestiges, il tentait parfois de retrouver l’idée qui avait présidé aux plans originels dans l’esprit de son concepteur, même si ceux-ci n’ont jamais été mis à exécution. Dans certain cas, l’architecte n’hésite pas à avoir recours aux techniques modernes. Il a ainsi systématiquement remplacé les toitures de laves, dalles de pierres calcaires typiques très utilisées en Bourgogne pour le couvrement des charpentes, par des tuiles plates ou creuses. Il jugeait les laves trop lourdes et peu esthétiques. Il serait même à l’origine de l’introduction des tuiles canal, originaires du Midi de la France, dans l’Yonne ! Pour la restauration des parties sculptées, comme les chapiteaux de colonnes ou les moulures, il préférait souvent les déposer, c’est à dire les retirer de l’édifice, et les remplacer par des moulages, plutôt que de les consolider sur place. Ainsi, toutes les pièces déposées lors du chantier de Vézelay sont aujourd’hui visible au musée de l’Oeuvre Viollet-le-Duc à la basilique de la Madeleine.

A l’opposé du pragmatisme actuel

Si la théorie de la restauration du patrimoine lui doit encore beaucoup, aujourd’hui sa conception libre et intellectuelle de la discipline n’est plus partagée par les spécialistes. Viollet-le-Duc a même du essuyer de vives critiques de son vivant !La Charte de Venise, établie en 1964, qui fonde la déontologie moderne de la conservation et de la restauration des monuments et des sites, répond à la conception de Viollet-le-Duc par ces mots :

« La restauration s’arrête là où commence l’hypothèse. »

Aujourd’hui, la restauration se limite essentiellement à des réparations, des consolidations et des nettoyages. Les interventions sont minimalistes et cherchent à intervenir le moins possible sur l’aspect du monument ou de l’oeuvre. Par ailleurs, si Viollet-le-Duc cherchait à retrouver l’aspect d’origine du monument, il est aujourd’hui admis que les modifications, réparations et interventions subies au cours des siècles font partie intégrante de son passé, et témoignent d’une histoire en constante évolution.

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Portrait charge de Viollet-le-Duc, Eugène Giraud, 1860. Conservé à Paris, Bibliothèque Nationale de France. ©Photo BnF, Dist. RMN-Grand Palais / image BnF

Viollet-le-Duc architecte et dessinateur

Homme de talent et grand curieux, Viollet-le-Duc était aussi un dessinateur hors pair. Il a fait de nombreux dessins et esquisses lors de ses voyages en France et en Italie, laissant derrière lui une abondante production artistique beaucoup moins connue !Les paysages pyrénéens ont particulièrement retenu son attention. On peut y déceler toute la rigueur, la précision typographique et la finesse du trait de l’architecte.

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Cauterets, cascade au dessus du pont d’Espagne, Viollet-le-Duc, aquarelle, 1833. Conservé à Charenton-le-Pont, Médiathèque de l’Architecture et du Patrimoine. ©Ministère de la Culture – Médiathèque du Patrimoine, Dist. RMN-Grand Palais / image Médiathèque du Patrimoine

Viollet-le-Duc fit l’objet, en 2014, de plusieurs rétrospectives et parutions d’ouvrages à l’occasion du bicentenaire de sa naissance.

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Le glacier des Bois et la vallée de Chamonix, aiguille du Dru, aiguille Verte, durant la période glaciaire, Viollet-le-Duc, aquarelle, crayon et gouache, août 1874. Conservé à Charenton-le-Pont, Médiathèque de l’Architecture et du Patrimoine. ©Ministère de la Culture – Médiathèque du Patrimoine, Dist. RMN-Grand Palais / image Médiathèque du Patrimoine

A lire : Arnaud Tombert, Restaurer et bâtir, Viollet-le-Duc en Bourgogne, Presses universitaires du Septentrion, 2013.

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