La belle tuile ! Coup d’oeil sur les toitures polychromes bourguignonnes

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Détail des toitures polychromes des Hospices de Beaune, Bourgogne.

Les toits couverts de tuiles vernissées ou glaçurées sont devenus l’un des emblèmes de la Bourgogne ! Pourtant on sait peu de choses à leur sujet. Retour sur l’origine et le développement des toitures polychromes en Bourgogne.

Une particularité Bourguignonne ?

Les toitures multicolores existent dans de nombreuses régions du monde ! L’Asie, l’Afrique du Nord et l’Europe ont eut le même souci de joindre l’utile à l’agréable en recouvrant les édifices de tuiles colorées. La Cité Interdite de Pékin, l’église Maatthias de Budapest ou encore la Grande Mosquée de Fès sont elles aussi couvertes de tuiles vernissées. Mais c’est peut-être parce que les toitures polychromes rappellent le chatoiement des vignes en automne qu’elle furent tôt considérées comme un emblème de la Bourgogne et un marqueur identitaire régional !

Une Bourgogne haute en couleur, inspirée d’influences extérieures…

Les toitures polychromes apparaissent en dehors de la Bourgogne. Les premières sont attestées en Île-de-France et en Normandie dès la fin du XIIe siècle et au début du XIIIe siècle, avant de faire leur apparition en Bourgogne au siècle suivant. Le modèle se diffuse ensuite dans une vaste ère géographique concernant la Champagne, la Franche-Comté mais aussi la Suisse, les Flandres, et les terres en direction du Rhône. Précoce, le château de Tonnerre était déjà recouvert de tuiles vernissées dès 1295 à la demande de Marguerite de Bourgogne, belle sœur du roi Saint-Louis ! L’essor des tuiles glaçurées accompagne le développement de l’architecture gothique. L’Abbaye du Mont-Saint-Michel, mais aussi les cathédrales de Meaux, de Sens et d’Auxerre ont reçu à cette époque une toiture multicolore ! Si les édifices gothiques nous semblent aujourd’hui associés à la pureté et à la blancheur de la pierre, ils étaient à l’origine bien plus colorés tant à l’intérieur qu’à l’extérieur. Vitraux, peintures murales, sculptures, mosaïques et même carreaux de sol répondaient à ce même goût pour l’architecture colorée.

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Le siège de Dijon par les Suisses en 1513, tapisserie flamande anonyme, après 1513. © Musée des Beaux Arts de Dijon

Il existe un grand nombre de formes de tuiles, de couleurs et même de motifs, mais les tuiles vernissées bourguignonnes traditionnelles sont rectangulaires et plates. Seul le pureau, partie non recouverte par une autre tuile et qui reçoit la pluie, était coloré, par souci d’économie. A partir du XIVe siècle les tuiles sont améliorées et standardisées grâce à un meilleur contrôle des techniques de production. En Bourgogne, le nez du pureau, le bord inférieur de la tuile, était chanfreiné, c’est-à-dire taillé en biseau, afin de supprimer les facteurs d’ombres et d’assurer une meilleure unité visuelle au décor de la toiture. Cela permettait par ailleurs d’en diminuer la prise au vent.

Production et fabrication des tuiles glaçurées

La maîtrise de nouvelles techniques de fabrication au XIIIe siècle a permis le développement des tuiles vernissées en France. La technique de la glaçure est déjà connue des romains qui l’appliquaient dès le Ier siècle sur des poteries culinaires. A partir du XIIIe siècle la glaçure est appliquée aux terres cuites architecturales (carreaux de sol et tuiles) et la production est réalisée en quantité plus importante. Les nombreuses tuileries qui se développèrent dès le Moyen Age en Bourgogne permirent d’assurer l’approvisionnement des nombreux chantiers, le sol argileux de la région favoriseant une fabrication locale. On trouvait ces fabriques principalement dans un triangle reliant Dijon, Nuits-Saint-Georges et Saint-Jean-de-Losne. Au XIVe siècle, les tuileries de Fontenay et de Montbard alimentaient par exemple le chantier du château des Ducs de Bourgogne à Montbard. Au XIXe siècle, les sites industriels de Saône-et-Loire prirent le relai (Montchanin, Ecuisses, Chalon-sur-Saône).

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Proposition de reconstitution de tuiles glacurées à motifs par Stéphane Berhault, Architecte du Patrimoine, extrait de « Les tuiles glaçurées médiévales », in Atrium Construction 13, Octobre-Novembre 2004

Les tuiles vernissées sont composées d’argile étalée dans des gabarits de bois. Elles sont ensuite démoulées. Le crochet de fixation est alors formé par le pouce de l’artisan ou par un outil pointu. Elles étaient ensuite séchées au soleil. C’est la raison pour laquelle il n’est pas rare de déceler sur le revers de certaines tuiles anciennes des traces de pattes de chat ! La glaçure colorée est obtenue par l’application d’un engobe à base d’argile, d’eau et d’oxydes métalliques qui révèlent leur couleur après cuisson au feu de bois à très haute température. Le cuivre permet d’obtenir une teinte verte, le fer du jaune, le manganèse une couleur brun-rouge et l’on peut également créer une coloration noire. La quadrichromie ainsi obtenue couvrit les toits de Bourgogne pendant plusieurs siècles avant que d’autres couleurs ne viennent enrichir la palette au XIXe siècle (rose, turquoise, jaune citron…). Les tuiles peuvent être monochromes, ou présenter des motifs complexes. Dans ce cas, les couleurs sont séparées les unes des autres par un léger sillon creusé à l’aide d’un outil pointu. Le Siège de Dijon par les Suisses, une tapisserie réalisée vers 1513 et conservée au Musée des Beaux Arts de Dijon témoigne de la variété des motifs qui recouvraient les toitures de la ville à cette époque. Cependant, les décors ainsi composés par les couvreurs de l’époque, de véritable puzzles à ciel ouvert, demeurent aujourd’hui un mystère car on en a conservé peu de traces !

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Détail des toitures polychromes de la ville, Le siège de Dijon par les Suisses en 1513. ©Musée des Beaux Arts de Dijon

Un marqueur de pouvoir et de prestige

Deux fois plus couteuses que des tuiles ordinaires, les tuiles glaçurées furent utilisées pour les monuments prestigieux et constituèrent un marqueur fort de pouvoir au cœur de la ville. Elle couvrirent d’abord les grandes cathédrales au XIIIe siècle puis s’étendirent aux résidences princières, aux propriétés bourgeoises urbaines et même à l’architecture hospitalière. La hiérarchisation des bâtiments au sein de complexes monumentaux se lisait donc d’un simple regard. Pour les parties les plus prestigieuses, l’ardoise s’imposait, introduite en Bourgogne par le Duc Philippe le Hardi au XIVe siècle. Les parties recouvertes de tuiles vernissées étaient celles que l’on souhaitait mettre en valeur au sein d’un ensemble architectural (cloître, pavillon d’entrée, tour, tourelle d’escalier). Le reste était recouvert de tuiles ordinaires, encore cinq fois plus chères qu’un toit en bardeaux de bois ou en chaume, réservé aux édifices plus modestes.

Oubli et redécouverte des tuiles vernissées

L’apogée des toitures polychromes fut atteinte en Bourgogne aux XVIe et XVIIe siècles, avant de tomber dans l’oubli. A partir de 1850, sous l’impulsion des premiers architectes des Monuments Historiques qui parcouraient la France pour en inventorier les richesses, les tuiles polychromes furent redécouvertes à l’aune des restaurations d’édifices anciens et dès lors érigées en symbole régional ! De 1860 à 1930 le mouvement européen de l’Art Nouveau les remis au goût du jour ! Les tuiles vernissées acquirent alors leur renommée grâce au développement du tourisme au début du XXe siècle. Reconnues comme élément du patrimoine régional depuis les années 1980, les toitures polychromes de Bourgogne font aujourd’hui l’objet de programmes de recherches et de restaurations. Malgré cela, de nombreuses toitures polychromes ont disparues au cours des siècles sous l’effet des réparation fréquentes. Les tuiles vernissées, très couteuses, furent souvent remplacées par des tuiles ordinaires, comme sur les toits de la Cathédrale Saint-Etienne d’Auxerre,  sur lesquels on peut encore observer des restes de tuiles vernissées ! La Bourgogne médiévale devait présenter un visage bien coloré !

Quelques toits célèbres

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Les toits multicolores de la cour d’honneur des Hospices de l’Hotel-Dieu à Beaune

Les hospices de Beaune

S’il y a bien une toiture emblématique de la Bourgogne, c’est celle des Hospices de Beaune ! Fondé par Nicolas Rolin, chancelier du Duc de Bourgogne Philippe le Bon, et son épouse Guigone de Salins en 1443, cet établissement charitable accueillait les pauvres et les malades, nombreux en cette fin de Guerre de Cent ans ! Dirigés par des sœurs, et dotés des revenus des salins et des vignes auxquels s’ajoutèrent de nombreux dons, les Hospices de Beaune furent qualifiés de « Palais pour les pôvres ». Les bâtiments aux façades gothiques entourant la cour d’honneur sont couverts de tuiles vernissées en motif de losanges du plus bel effet. L’ensemble architectural a fait l’objet de plusieurs chantiers de restaurations, notamment au XIXe siècle par le neveu de Viollet-le-Duc et entre 1900 et 1905.

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Le Château de La Rochepot en Côte-d’Or

Le Château de la Rochepot

Situé en Côte-d’Or, le château de la Rochepot se dresse au sommet d’un piton rocheux, tout près des ruines d’un ancien château fort du XIIe siècle. Edifié à partir du XIIIe siècle, il fut achevé par Philippe Pot au XVe siècle, Chevalier de la Toison d’Or et conseiller du Duc de Bourgogne. Depuis cette année, il est classé Monument Historique ! Sa très belle toiture polychrome a été restaurée, comme le reste de l’édifice, par le Colonel Sadi Carnot au début du XXe siècle.

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Les tuiles vernissées du Palais Synodal à Sens

Le Palais synodal de Sens

A Sens comme à Auxerre, des études ont montré la présence de vestiges de tuiles vernissées sur les toitures remaniées de nombreuses fois. Le palais Synodal du XIIIe siècle qui jouxte la cathédrale en est encore doté ! Il a servi de résidence aux évêques jusqu’en 1905. Au XIXe siècle il a fait l’objet de restaurations par Eugène Viollet-le-Duc qui a recréé sa toiture polychrome dans la plus pure tradition bourguignonne ! Aujourd’hui encore, plusieurs tuileries fabriquent les traditionnelles tuiles vernissées !

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6 commentaires sur “La belle tuile ! Coup d’oeil sur les toitures polychromes bourguignonnes

  1. Merci très intéressant la fabrication mais tu es en terre cuite. Ça me rappelle les tomettes de salernes où encore la tuile canal galbée de provence…. A bientôt Thomas

    Envoyé à partir de mon Windows Phone ________________________________

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    • Merci pour vos encouragements. Je suis ravie que cet article sur les toits polychromes de Bourgogne fasse écho jusque dans le Lubéron où les tuiles canales sont reines ! La Bourgogne a aussi été très influencée au cours de l’histoire par ces tuiles venues des terres au sud de la Loire. Idée d’article prochain… A bientôt

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  2. Merci pour cette belle restropective !
    Y-a-t ils des constructions modernes qui utilisent ces tuiles sur leurs toits ?
    Merci, et au plaisir de te lire, sur la baie des champs ;-))

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    • Salut Romain ! Certaines entreprises fabriquent encore ces tuiles et, malgré leur coût élevé, des propriétaires décident encore de faire des toit polychromes ! L’article sur la baie des champs est actuellement en préparation. Le spécialiste à qui j’ai fait appel est très demandé… Il faudra patienter ! Mais merci pour ton intérêt.

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  3. A l’époque des toits polychromes , la couleur rendait les paysages plus gais , et les bâtiments avaient ainsi une identité forte , ainsi que nous le montre les gravures des Hospices de Beaune
    Merci pour ce beau voyage

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